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Les chevaux préhistoriques de notre région
Interview de Mme Patricia VALENSI– Docteur en Préhistoire
par Sonia BARTHÉLEMY
BEES 2èmedegré
Brève présentation de qui est Patricia
Patricia Valensi est paléontologue. Elle étudie les ossements de grands mammifères découverts sur des sites préhistoriques. Ses recherches permettent d’estimer l’âge des gisements grâce à l’évolution des espèces animales au cours du temps. Elles contribuent également à reconstituer les paysages, le climat et les modes de vie des humains préhistoriques, qui chassaient certains de ces animaux pour se nourrir, mais aussi pour utiliser leurs peaux, leurs tendons et leurs ossements.
SB : A-t-on retrouvé en région PACA des traces de chevaux préhistoriques ?
PV : Oui, de très nombreuses traces. Des ossements de chevaux ont été découverts dans plusieurs sites préhistoriques de la région. Pendant des centaines de milliers d’années, les différents groupes humains, les Homo erectus, puis les Néandertaliens et enfin les Homo sapiens (plus connus du grand public sous le nom de« Cro-Magnon ») ont chassé des chevaux pour se nourrir. Ce sont ces restes alimentaires que l’on retrouve aujourd’hui lors des fouilles archéologiques.
Le cheval occupait également une place symbolique chez les populations paléolithiques. Les Homo sapiens l’ont notamment représenté sur les parois de la grotte Cosquer, à Marseille, il y a environ 19 000 ans.
Jusqu’à la fin de la dernière période glaciaire, il y a environ 12 000 ans, les chevaux sont fréquents dans les paysages ouverts d’Eurasie. Avec le réchauffement climatique et ledéveloppement des forêts tempérés, leurs populations se raréfient en Europe et se replient progressivement vers les steppes et les semi-déserts d’Asie centrale.

SB : Peux-tu nous rappeler la différence entre le Paléolithique et le Néolithique ?
PV : Tous les sites dont nous venons de parler datent du Paléolithique, une période durant laquelle notre région est occupée par de petits groupes humains depuis au moins 1,2 million d’années. Nomades, ils vivent dans des grottes, des abris sous roche ou des campements de plein air. D’abord charognards, ces populations archaïques deviennent, il y a environ600 000 ans, des chasseurs-cueilleurs. Ils domestiquent le feu vers400 000 ans. Puis, vers 200 000 ans, la région est occupée par des Néandertaliens, avant l’arrivée des Hommes modernes il y a environ 45 000ans.
Dans notre région, entre 6000 et5500 ans avant notre ère, les derniers groupes de chasseurs-cueilleurs rencontrent des populations venues du Proche-Orient. C’est le début du Néolithique. Ces nouveaux venus, agriculteurs, éleveurs et aussi navigateurs, introduisent de nouvelles espèces domestiques, comme le blé, l’orge et les lentilles, ainsi que le mouton, la chèvre, la vache et le cochon. Ils apportent également de nouvelles techniques, comme la poterie, le tissage et le polissage de la pierre, qui transforment profondément les modes de vie.
Le Néolithique marque la fin des derniers chasseurs-cueilleurs. Une nouvelle histoire commence, celle du monde paysan et des premiers villages, qui annonce progressivement le monde moderne. Les sociétés humaines, qui jusque-là vivaient en parfaite harmonie avec la nature, commencent désormais à transformer durablement leur environnement.
A cette époque, il n’existe plus de chevaux sauvages en Europe occidentale, seul un petit équidé aux membres graciles et aux dents très petites, l’hydrontin ou âne sauvage européen, subsiste dans la région.

SB : Mais alors, ils sont revenus quand les chevaux ?
PV : Il y a environ 4000 ans, quand les chevaux ont été domestiqués par des peuples du Nord du Caucase. C’est une domestication relativement tardive par rapport à celle d’autres animaux, mais elle a un impact majeur : le cheval permet de se déplacer plus vite et sur de longues distances. Il devient aussi un animal de travail et de bataille.
SB : Il n’y a donc plus de chevaux sauvages qui ressemblent aux chevaux préhistoriques aujourd’hui ?
PV : Il existe encore aujourd’hui le cheval de Przewalski, une espèce originaire des steppes d’Asie centrale. Il a été décrit à la fin du XIXème siècle par l’explorateur russe Nikolaï Prjevalski qui lui a donné son nom. Au XX° siècle, l’espèce a été déclarée « éteinte à l’état sauvage » : les derniers individus ne survivaient plus qu’en captivité, notamment dans les zoos. Grâce à des programmes d’élevage, des populations ont pu être reconstituées puis réintroduites dans leur milieu naturel d’origine, en Mongolie.
Le cheval de Przewalski mesure en moyenne 1,30 m au garrot, avec une allure trapue, une robe isabelle marquée par une ligne noire sur le dos (la raie de mulet) et une crinière en brosse.

Pendant longtemps, il a été considéré comme le dernier cheval sauvage de la planète. Cependant, les travaux récents de paléogénétique menés notamment par Ludovic Orlando ont montré que les chevaux de Przewalski ne sont pas les derniers chevaux sauvages, mais les descendants de populations anciennement domestiquées il y a environ 5 500 ans, parle peuple Botaï au Kazakhstan, qui sont ensuite retournées à l’état sauvage.
Puis, il y a 4 200 ans, une seconde phase de domestication apparaît dans le Nord du Caucase, notamment associée au peuple Yamnaya. A partir de 4 000 ans, les chevaux domestiques se diffusent rapidement en Europe et deviennent présents sur une grande partie du continent. C’est cette deuxième domestication qui serait à l’origine de tous les chevaux domestiques actuels.
SB : Si on revient sur l’évolution des chevaux, peux-tu nous en raconter un peu plus ?
PV : Après l’extinction des dinosaures non aviens, il y a environ 66 millions d’années, plusieurs groupes de mammifères se sont diversifiés et ont connu un important développement.
La famille des Équidés apparaît entre 55 et 50 millions d’années en Amérique du Nord, où s’est déroulée l’essentiel de son évolution. A plusieurs reprises, certains de ses représentants ont migré vers d’autres continents, où ils se sont établis, ont évolué puis ont parfois disparu. Aujourd’hui, tous les équidés actuels appartiennent au genre Equus qui comprend les chevaux, les zèbres, les hémiones et les ânes.

Les premiers équidés étaient de petits animaux pas plus gros qu’un renard et dotés de 4 ou 3 doigts avec des ongles. Ils vivaient en milieu forestier et leurs dents à couronne basse, couvertes de tubercules, montrent qu’ils se nourrissaient essentiellement de feuilles.
Vers 20 millions d’années, le climat se modifie et devient plus froid et plus sec. Les forêts régressent au profit des prairies. Certains équidés augmentent de taille et s’adaptent à ces nouveaux milieux ouverts. Avec une alimentation riche en graminées, leurs prémolaires et leurs molaires deviennent plus hautes et plus résistantes à l’usure (on parle de dents hypsodontes, c’est-à-dire à croissance continue).Leur structure s’est également complexifiée, l’émail formant des lames et des boucles caractéristiques (on parle de dents lophosélénodontes).
Adaptés à la course, les équidé sont progressivement perdu leurs doigts latéraux pour ne conserver qu’un seul doigt porteur. Chez Equus, ce troisième doigt est formé d’un long métapode appelé os canon et de trois phalanges. Tandis que les deuxième et quatrième doigts ne subsistent plus qu’à l’état de métapodes vestigiaux, appelés « stylets ».
Cependant, toutes ces tendances évolutives ne se manifestent pas avec la même vitesse. Par exemple, Hipparion possédait des dents hypsodontes mais conservait encore plusieurs doigts.


SB : C’est quoi un hipparion ? Je vois sur la maquette qu’il a plusieurs doigts. Est-ce que l’être humain a pu en croiser ?
PV : En fait, il a existé de nombreuses espèces d’Hipparion. Hipparion est l’un des derniers équidés tridactyles, bien que ses membres reposent principalement sur un seul sabot fonctionnel. Son arrivée en Eurasie et en Afrique date d’environ 12millions d’années. Ce n’est pas l’ancêtre des premiers chevaux. Il disparaît d’Eurasie vers 2,5 millions d’années, bien avant l‘arrivée des humains. Sa disparition semble à peu près coïncider avec l’arrivée des premiers chevaux monodactyles. En Afrique, en revanche, il survit plus longtemps et a pu côtoyer des populations humaines archaïques.

SB : Et les chevaux préhistoriques de notre région, à quoi ressemblaient-ils ? Etaient-ils tous petits ?
PV :
Dans notre région, les plus anciens chevaux, appelés sténoniens, sont monodactyles mais possèdent encore des dents archaïques. Sur leurs prémolaires et molaires inférieures, l’émail forme une double boucle (nœud papillon) symétrique, comme chez les zèbres et les ânes actuels par exemple. On a retrouvé des fossiles de ces premiers chevaux dans la grotte du Vallonnet à Roquebrune Cap Martin, datant de 1,2million d’années.
Depuis 700 000 ans, des chevaux dits « modernes » ou chevaux « vrais » occupent l’Europe, à la suite d’une nouvelle migration venue d’Amérique du Nord et passant par l’Asie. Oui ! nous les qualifions de « modernes »car, sur les dents inférieures, la double boucle est devenue très asymétrique.

Contrairement aux idées reçues, ces premiers chevaux préhistoriques sont très grands, du moins pour les paléontologues ! Ils mesuraient entre 1,60 m et 1,65 m au garrot. Mais au cours du temps, leur taille diminue.
Par exemple à l’époque de l’Homme de Néandertal, entre 100 000 et 40 000 ans, une nouvelle espèce apparaît. Ces chevaux avoisinaient les 1,40 m au garrot pour une masse corporelle moyenne de 450 kg. Des fossiles ont été retrouvés dans les Alpes-de-Haute-Provence,à Quinson.
Et à l’époque des peintures de la grotte Cosquer, à Marseille, il s’agit encore d’une autre espèce. Les chevaux sont encore plus petits, et ne mesurent plus qu’1,35 m au garrot pour 350kilos.
De nombreuses espèces fossile sont ainsi été identifiées dans notre région. Cela montre que les chevaux ont su s’adapter aux grandes variations climatiques passées. Par exemple, lors des périodes glaciaires, les chevaux étaient généralement plus robustes et trapus(comme le cheval de Przewalski) avec de grosses mâchoires et un « museau »court [ça, c’est la paléontologue qui parle, nous, on dirait plutôt le chanfrein].
SB : Où peut-on voir aujourd’hui ce genre de sites en région PACA ?
PV :
· Au musée de Préhistoire à Tourrette-Levens (06),il y a la maquette d’un hipparion
· Au musée de Préhistoire des gorges du Verdon, à Quinson (04), on peut voir dans une vitrine des os et des dents fossiles de chevaux, découverts à la Baume Bonne, une des grottes préhistoriques qui surplombent les gorges du Verdon.
· A Marseille, à côté du MUCEM (13), une reconstitution de la grotte Cosquer se visite et on peut y admirer les peintures rupestres de chevaux préhistoriques. A l’étage, dans le musée, il y a la maquette d’un petit cheval de l’époque, Equus gallicus.
· Et si l’on veut voir des chevaux de Przewalski, c’est à la Réserve des Monts d’Azur à Thorenc (06), où un troupeau est en liberté avec des bisons, des cerfs et bien d’autres espèces sauvages.

Ainsi, les données fossiles montrent qu’il existait autrefois une grande diversité d’espèces de chevaux dans notre région et plus largement en Eurasie. Cette diversité contraste fortement avec la situation actuelle : aujourd’hui, on distingue principalement des chevaux domestiques, issus d’une unique population d’origine asiatique, ainsi que quelques populations retournées à l’état sauvage. Dans l’ensemble, la diversité génétique des chevaux modernes est relativement faible au regard de celle du passé.
Etudier les chevaux préhistoriques nous aide aussi à comprendre comment les chevaux d’aujourd’hui peuvent contribuer à restaurer et à maintenir les milieux naturels.
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