Histoire et déclin du cheval barbe en Provence

Histoire et déclin du cheval barbe en Provence

Histoire et déclin du cheval barbe en Provence

Par Franck DAVID, d’après le récit d’Alain GIRARD

Histoire et déclin du cheval barbe en Provence.

Franck DAVID, d’après le récit d’Alain GIRARD.

Le déclin de l’élevage des chevaux de service en Europe s’était déjà amorcé après la guerre 14-18, mais après la guerre 39-45 l’emploi des chevaux dans l’agriculture et les transports disparaît totalement au profit des véhicules motorisés. Dans les années 50 et 60 le développement des courses de chevaux maintient un élevage de trotteurs et de pur-sang anglais, et la consommation de viande de cheval fait survivre l’élevage des races de traits lourd. L’élevage de chevaux de selle est en sommeil, le développement des sports équestres est encore faible.

Le cheval barbe (berbère) était élevé en Afrique du Nord et il fût la remonte, disponible sur place et peu chère, pour les régiments des spahis que la France avait déployés en Afrique à partir de 1831. Petit cheval robuste et adapté aux climats africains, il se nourrissait de peu et était facile d’utilisation pour des emplois très divers, et notamment pour le service de la cavalerie montée. Ces régiments participèrent à toutes les campagnes d’Afrique ainsi que sur le front lors de la guerre de 14-18, dans les Ardennes et en orient. Les unités de spahis furent aussi employées en 1939-40, essentiellement pour des missions de reconnaissance. Le cheval barbe fût encore le cheval d’arme utilisé en Afrique jusqu’à la dissolution en 1962 des derniers régiments de spahis montés. Il montra toutes ses qualités au service des armées, et était tout autant apprécié dans le civil en tant que cheval de service polyvalent et facile d’emploi.

Dans un article de la revue Plaisirs équestres, n°20, 1965, Jean Spuytte, ancien sous-officier des régiments montés de spahis, écrit : « Sobriété, endurance, rusticité, en Europe les qualités du cheval barbe sont souvent méconnues. La taille du cheval barbe se situe aux alentours de 1,50 m. Par rapport à sa taille et à son poids, contrairement à ce qu’on pourrait penser, c’est un cheval porteur. Dans l’armée un cheval de troupe avec un cavalier de 75 kg portait environ un total de 115 kg et parcourait allègrement les étapes règlementaires. Dans les régions montagneuses, les unités remontées en barbes étaient considérées comme favorisées (règlement de cavalerie 1940, p. 420. Combat en montagne). De tempérament plutôt ardent, le dressage de l’étalon barbe n’offre pas de difficultés. Si ses possibilités à l’obstacle ne sont pas celles d’autres races sélectionnées pour cela, il saute néanmoins très honorablement compte tenu de sa taille. Les qualités majeures du cheval barbe sont celle du cheval d’extérieur. Marcheur infatigable par tous les temps, dans tous les terrais et sous tous les climats, il est la monture désignée du cavalier de grande randonnée. La sureté de son pied lui permet de passer partout, et il sait prendre l’initiative dans les passages délicats sans s’émouvoir des difficultés rencontrées. »

Photo : cheval barbe au Maghreb, photo Jean Spruytte.

Dans les années 50, après les temps de guerre difficiles, les populations françaises aspirent aux divertissements. La réduction du temps de travail et les progrès économiques voient l’avènement des loisirs se développer pour les classes laborieuses. Auparavant ces populations ne se déplaçaient guère au-delà de la ville ou du village où elles résidaient et travaillaient. Mais le développement des voitures personnelles et du temps libre entraine des déplacements pour des loisirs les dimanches et jours fériés.

Alain GIRARD est né en 1945. Il vit à Marseille, son grand-père a une propriété agricole près d’Aix en Provence et également une résidence secondaire sur la côte à Cassis. Enfant, il entend les récits passionnés de son grand-père qui a travaillé toute sa vie avec les chevaux. Lors des déplacements familiaux, dans les années 50, le dimanche, de Marseille à Cassis, il est fasciné par les chevaux qu’il voit le long de la route : c’est le club hippique « La Cravache », fréquenté à cette époque par quelques rares cavaliers initiés. Les chevaux le font rêver mais ils sont encore réservés à une élite. Dans les années 50 et 60, sur Marseille et Aix en Provence, seuls trois clubs existent, et leur accès reste encore très limité. (Voir vidéo sur l’Histoire des premiers clubs en Provence : https://www.youtube.com/watch?v=6TFaUHqGbgo ).

Alain ne pourra que rêver de chevaux et épier chaque opportunité d’en observer : ce seront les chevaux de trait attelés aux tombereaux pour le ramassage des ordures de Marseille, chevaux encore en activité en attendant la retraite des vieux charretiers réfractaires à la conduite des camions modernes. Ce seront aussi les rares chevaux dans les campagnes, que des paysans nostalgiques utiliseront encore malgré le progrès technique et la motorisation. 

Mais dans les années 60, l’adolescent va profiter de l’ouverture d’une « promenade à cheval » à Cassis pour accéder à son rêve, apprendre à monter à cheval. Cette dénomination de « promenade à cheval » est apparue à cette époque pour qualifier les nouveaux types d’établissements organisateurs de randonnées équestres. Dans celui qui s’ouvre près de la maison de vacances Alain Girard découvre la passion des chevaux, il y passera ses dimanches et ses vacances. Dans cette « promenade à cheval » il découvre aussi le cheval barbe, un formidable compagnon d’apprentissage pour des chevauchées fantastiques que l’adolescent ne vivra plus désormais dans ses rêves, mais sur le dos d’un cheval. Le cheval barbe, nouvellement importé dans la région, va marquer un épisode de l’histoire équestre dans la région de Marseille et son arrière-pays.

Alain GIRARD nous raconte : « Dans les années 58-59 et au début des années 60 le port de Marseille est la voie d’entrée de nombreux chevaux barbes importés d’Algérie. Ces importations sont destinées à la consommation de viande et le prix des chevaux venus d’Afrique est très bas. Officiellement ces chevaux étaient destinés à la boucherie, mais quelques marchands ont détourné cette destination. La vente de quelques chevaux s’est organisée puis développée avec l’éclosion des « promenades à cheval ». L’arrivée massive de ces chevaux barbes fût l’opportunité qui a permis l’ouverture de nombreux établissements dans toute la Provence. »

Ces années-là, l’utilisation des chevaux dans toutes les branches des activités humaines est encore dans les mémoires. Chacun a en lui le souvenir des récits nostalgiques des anciens de la famille, souvent militaires ou paysans. Ces récits avaient laissé durablement une empreinte dans les mémoires collectives et individuelles. Ces réminiscences personnelles associées à l’engouement général pour les nouvelles activités de loisir ont certainement favorisé la découverte de l’équitation.

Chevaux barbes du club du Lozet à Villeneuve les Avignons.

Même si ce loisir n’est pas devenu tout de suite une pratique régulière, il a permis à bon nombre de gens d’avoir leurs premières sensations à cheval. Ceux qui auront une vraie attirance pour cet animal accèderont plus tard aux centres équestres et contribueront à leur développement dans les années 70. Ces promenades à cheval seront aussi probablement le terreau des motivations de nombreux parents qui, bien plus tard, emmèneront leurs enfants dans les poney-clubs émergeants dans les années 80.

Alain GIRARD : « Le cheval barbe, peu cher au débarquement du bateau à Marseille, est probablement le facteur de développement qui a permis cette histoire. Ces nouveaux établissements se sont généralement répandus le long des routes pour être visibles par les promeneurs du dimanche et les nouveaux touristes qui découvrent les loisirs, et, pour certains, l’équitation à l’occasion d’une balade à cheval. »

Photo : chevaux barbes d’une promenade à cheval en Provence, photo Georges Sylvestre.

 

Mais ce sont principalement les qualités du cheval barbe qui ont favorisé cette activité. D’assez petite taille, il était facile d’approche pour des clients totalement étrangers au monde du cheval. Son caractère généralement docile permettait de l’utiliser facilement pour les promenades avec des cavaliers novices. S’il était peu cher à l’achat, il l’était aussi pour l’entretien. Rustique, se nourrissant de pâturages médiocres ou de fourrage de piètre qualité, il a ainsi permis l’installation rudimentaire des « promenades à cheval » qui ont fleuri sur le bord des routes de Provence. 

Alain GIRARD : « Certaines structures étaient véritablement modestes : quelques barres d’attache, une cabane pour sellerie… et la « promenade à cheval » pouvait s’ouvrir à la clientèle. D’autres établissements étaient plus aménagés et offraient quelques abris couverts pour l’attache des chevaux, un espace d’accueil ombragé pour les clients, une buvette, parfois des sanitaires. Les chevaux étaient soignés de façon disparate d’une structure à l’autre, selon les qualités d’homme de cheval du propriétaire. Quelques-uns n’étaient pas très attentifs aux soins et à l’état des chevaux, mais d’autres, passionnés d’équitation, ouvraient ce commerce pour vivre de leur passion, gagner leur vie avec leurs chevaux, vivre « le rêve américain » les grands espaces parcourus à cheval, et partager ce rêve avec les clients. »

Photo : l’aire de préparation dans une promenade à cheval, photo Georges Sylvestre.

C’est ainsi que de nombreux cavaliers occasionnels ont découvert le cheval, l’ont approché et monté pour de simples balades du dimanche. Cette expérience fût souvent le fruit du hasard, lors d’une sortie dominicale ou estivale, à l’occasion de la rencontre impromptue d’une « promenade à cheval » installée au bord d’une route. Cette expérience a marqué ces « cavaliers du dimanche » pour lesquels la découverte du cheval fût un évènement initiatique intense. Le récit de cette aventure équestre sera le sujet de discussions enthousiastes dans les soirées familiales ou entre amis, il sera partagé, et chacun ira de son propre récit s’il a une expérience similaire à relater. Ces histoires vécues auront même souvent une dimension héroïque et pagnolesque dans les conversations qui animeront les orateurs dans l’évocation de leurs expériences réciproques.

Chevaux barbes en randonnée. Photo P. Marry.

 

L’arrivée massive des chevaux barbes « sans papiers » à Marseille dans les années 55 à 64 a permis l’accès aux balades dans de bonnes conditions, mais les importations cessèrent vers 1965, date où après des années de mises à l’écart par les Haras nationaux, le cheval barbe est évincé des registres français. Peut-être a-t-il souffert du contexte politique, de l’indépendance de l’Algérie, d’un rejet de l’Afrique du Nord, mais il a été surtout victime du prestige des chevaux de sang valorisés par les élites équestres.

Ce petit cheval aurait été pourtant un très bon cheval d’initiation dans les clubs qui se sont développés dans les années 70 et 80, mais la politique des Haras favorisait irrémédiablement les chevaux de sang au mépris des chevaux plus rustiques, barbes ou espagnols, sans papiers, tous exclus administrativement des activités officielles. Dans les années 70 les derniers barbes vieillissants se firent trop rares et disparurent. Les chevaux réformés des courses furent les plus nombreux sur le marché. Ces chevaux de réforme, pur-sang anglais ou trotteurs français, étaient les moins chers mais n’avaient malheureusement pas les qualités du cheval barbe pour l’initiation des cavaliers. Mais celui-ci a quasiment disparu du marché, victime des préjugés et d’une épidémie de peste équine au Maghreb.

La politique des Haras nationaux cherchait à développer la vente de chevaux français dits de « races nobles » et « avec papiers », selles français et anglo-arabes, chevaux de sang appréciés des initiés, mais peu aptes à l’initiation des débutants.  Les clubs naissants ont donc dû former leur cavalerie avec les disponibilités qu’offraient le marché et les marchands.

L’élevage des poneys nouvellement arrivés dans le paysage n’était pas encore développé, et pour remplacer les chevaux barbes, ce sont les réformes de courses, quelques chevaux espagnols, et des chevaux disparates issus de croisements aléatoires qui ont équipé les nouveaux clubs. Pas toujours adaptés à l’initiation des cavaliers, ces chevaux très divers ont marqué et parfois (souvent ?) découragé les cavaliers débutants.

Il est dommage que la facilité d’emploi du cheval barbe ait manqué dans les débuts de la démocratisation de l’équitation. Ensuite les poneys, les chevaux ibériques et le cheval Camargue sont arrivés en plus grand nombre et les clubs provençaux ont progressivement amélioré leur cavalerie, pour le bonheur des cavaliers, mais malheureusement sans les chevaux barbes.

Les chevaux barbes ont été estimés dans l’histoire de l’Equitation. Les écuyers de Soleysel et La Guérinière les citent en leur temps comme les meilleurs chevaux. Nous avons évoqué son endurance et ses qualités de cheval d’arme. Plus récemment on peut citer Hartager, cheval barbe qui a concouru dans les années 70 en concours complet et en Dressage sur le Prix Saint Georges.

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Hartager , cheval barbe en concours de Dressage sur une épreuve Saint Georges, 1967, photo P. Marry.

Les chevaux barbes sont maintenant très rares dans le cheptel équin, mais il ne faudrait pas oublier combien ils ont été des compagnons excellents pour tant de cavaliers, et combien au niveau de l’histoire locale ils furent un atout certain pour l’amorce du développement de l’équitation de loisir dans la région de Marseille.

Franck DAVID, d’après les propos recueillis auprès d’Alain GIRARD, Aix en Provence, janvier 2026.

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